January 2010
21 posts
“I don’t understand how a woman can leave the house without fixing herself up a little- if only out of politeness.And then, you never know, maybe that’s the day shehas a date with destiny.And it’s best to be as pretty as possible for destiny”.
- Coco Chanel
Il y a ce sac crème estampillé Vanessa Bruno tenu entre deux doigts, on aperçoit la discrétion raffinée d’un papier crépon bleu recouvrant le vêtement au dedans, ses ballerines rouges vernies tranchent sur le blanc passé du carrelage, je devine la réflexion qui a précédé le choix, face au miroir, d’un jean enduit coupé au dessus de la cheville, 7/8, plutôt que tout autre pantalon. La contrainte de ses cheveux visiblement coiffés au lisseur m’agresse par leur manque de naturel car ils sont ostentatoirement raides et abîmés aux pointes, je trouve que sa coiffure manque de classe, qu’elle jure avec la douce élégance de son habillement.
Je ne pardonne jamais les à peu près capillaires aux jolies femmes, celles qui s’achètent des colorations de supermarché sans ammoniaques ni parabens, qui s’improvisent chimistes de pacotille après la lecture du dossier Beauté Verte d’un dernier numéro de Elle. Il y a la nature et ce que l’on en fait, le cheveux fin et ondulé que les femmes s’emploient à raidir, à étirer, à aplatir dans un uniforme de beauté fasciste qui ne leur sied pas.
En la regardant bien je la trouve de moins en moins belle, je peux la contempler à loisir car la file d’attente à la caisse du Monoprix s’étend sur plusieurs mètres, nous sommes vendredi soir et je suis venue in-extremis acheter des frites et des steak hachés après avoir bu un verre qui s’est éternisé en deux ou trois commandes avec une amie. Elle a les lèvres tombantes des femmes enfants à la moue boudeuse, elle a l’allure de celles qui s’achètent des cashemire au Comptoir et qui les portent à même la peau, par dessus leurs seins nus. D’une certaine manière, elle est une sorte d’archétype populaire, la petite bourgeoise salope, trentenaire habillée à la Charlotte Gainsbourg, effrontée mais charmante, celle qui dévalise le rayon bio mais s’empiffre de pâte à Speculoos, qui mange moderne dans des verrines et boit discret dans un verre ikéa teinté de noir. Elle est là, devant moi, à la caisse du Monoprix, une poussette au bout du bras, perdue dans le brassage social du supermarché en heure de pointe, peut être peu habituée aux jingles tonitruants de Radio Monop’. Je la trouve de moins en moins belle mais de plus en plus touchante, l’humanité de ses yeux vert hagards sous les néons et les refrains de Lady Gaga. Elle est si douce, si féminine dans cet extérieur violent; en tout autre lieu peut être l’aurais-je haï – sa poussette encombrante, son air indolent de femme qui se sent reine en chaque demeure; mais le décor transforme bien souvent les sentiments, ainsi je prenais en tendre affection l’étrangère égarée au supermarché, cela faisait passer le temps. Je me laissait glisser dans cette douce contemplation de fin d’après midi, l’heure qui achève l’utilité de l’existence et qui annonce le début des hostilités – le prologue de la nuit.
Et puis soudain s’approche un soûlard avec ses canettes de 8.6 sous le bras, il regarde la femme des pieds à la tête comme je le fais depuis un long moment, et lui crie :
« Pouffiasse. »
Personne ne dit plus rien, il sûrement l’heure de payer et de rentrer chez soi.